La tendance à enrôler la plume sous les drapeaux gagne du terrain en République Démocratique du Congo depuis plusieurs années. Ce phénomène n'est pourtant pas une innovation locale, car la tentation de lier le journalisme à la cause nationale existe depuis longtemps, particulièrement dans les contextes de tensions identitaires ou de conflits armés. L'expression « journalisme patriotique » séduit par sa forme, mais elle constitue un oxymore dangereux, voire une faute déontologique grave. Une carte de presse ne saurait être interprétée comme un ordre de mission imposant au journaliste de soutenir un camp spécifique. Agir ainsi revient à sacrifier l'information sur l'autel de la propagande.
George Orwell, écrivain britannique, rappelait que la liberté de la presse consiste avant tout à dire aux citoyens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre. Cette vision s'oppose radicalement au patriotisme de commande. Récemment, le président Félix Tshisekedi a illustré les dangers de l'opacité lors d'une rencontre avec la communauté congolaise en Russie. Il a révélé que des responsables militaires lui avaient fourni des informations erronées sur les capacités de défense du pays, regrettant d'avoir investi des fonds publics dans l'achat d'armes sur la base de ces données faussées. Un journaliste ayant révélé ces failles aurait-il été antipatriotique ou, au contraire, aurait-il rendu un service immense au Trésor public en évitant des dépenses inutiles ?
Le rôle du journaliste face au pouvoir
Le métier de journaliste ne consiste pas à agir comme un agent de relations publiques pour l'État ou à flatter l'orgueil national. Sa mission fondamentale est de traquer les faits, surtout lorsqu'ils contredisent le récit officiel. Lorsque les médias s'alignent systématiquement sur les positions de l'Union sacrée, ils perdent leur fonction de contre-pouvoir pour devenir de simples relais d'opinion. Albert Londres, figure historique de l'investigation, affirmait que le travail du journaliste n'est ni de plaire ni de nuire, mais de porter la plume dans la plaie. Une ligne éditoriale engagée doit se manifester par la mise en lumière des angles morts de la société et la dénonciation des injustices, plutôt que par une neutralité passive.
Le journalisme patriotique, en revanche, instaure une asymétrie dans le traitement de l'information, favorisant ce que l'on nomme le biais de confirmation national. Cette approche est suicidaire pour la profession, car elle sacrifie la vérification des faits et la critique interne au nom de la cohésion nationale. En lissant les divisions internes et en accentuant les contrastes avec l'adversaire étranger, les médias risquent de devenir des outils de mobilisation collective plutôt que des observateurs indépendants. Comme le soulignait un professeur de journalisme, le professionnel n'a pour seuls amis que les faits, et pour seuls ennemis ceux qui les déforment.
La vérité avant l'engagement
La confusion entre le rôle du citoyen et celui de l'informateur est au cœur de cette dérive. Albert Camus rappelait que le goût de la vérité n'exclut pas la prise de position, mais prendre parti ne justifie jamais de tordre la réalité. Un journaliste peut éprouver de l'attachement pour son pays tout en plaçant la vérité au-dessus de tout. Pratiquer un journalisme qui occulte les fautes des siens tout en diabolisant l'autre revient à priver le public des nuances nécessaires à la compréhension du monde. Un peuple nourri d'informations sélectionnées pour leur vertu patriotique est un peuple infantilisé.
L'histoire démontre que l'aveuglement volontaire conduit inévitablement au désastre. Le sénateur américain Hiram Johnson affirmait que la vérité est la première victime de la guerre, et le journalisme patriotique institutionnalise ce sacrifice. En s'interdisant de douter par crainte de servir l'ennemi, le journaliste détruit sa propre crédibilité. Une fois la confiance rompue, le public se tourne vers des théories complotistes, fragilisant ainsi la démocratie. Le doute méthodique et l'esprit critique sont les piliers de la profession ; les sacrifier transforme le journaliste en agent de communication idéologique.
Un patriotisme exigeant
En s'appuyant uniquement sur des sources officielles et en pratiquant l'autocensure, le journaliste abandonne l'investigation pour la manipulation. Ce basculement rompt le pacte de confiance avec le public, réduisant la complexité de l'actualité à un récit binaire. Il ne s'agit pas de nier la citoyenneté du journaliste, mais de redéfinir son patriotisme. Le véritable engagement réside dans la capacité à tenir un miroir devant la nation, même lorsque l'image est difficile à regarder. Exiger la transparence, dénoncer la corruption ou rapporter les revers militaires ne sont pas des actes de trahison. Au contraire, un journalisme fort et indépendant constitue la meilleure immunité pour un pays, tandis que le journalisme patriotique en représente la maladie.